VILLENEUVETTE AUX PREMIERES LUEURS DE L'AUBE

 

 En ces temps, les Romains remontant le cours de l'HERAULT et de son affluent la LERGUE viennent de s'installer en un lieu qu'ils ont baptisé CASTRUM CLARIMONTIS.

 Poursuivant leur avance, ils longent le ruisseau du RHONEL et gravissent les collines en direction du couchant.

 Parvenus au sommet, là où quinze siècles plus tard s'élèvera le petit prieuré de Notre Dame du PEYROU, ils découvrent la vallée.

 A leurs pieds, au fond de la cuvette, la DOURBIE s'écoule, vers le Sud, pour rejoindre l'Hérault.

 Cette eau limpide, sortie du chaos dolomitique du Cirque de MOUREZE, serpente dans les Avant-Monts, collines en désordre formées d'un amas de calcaires, de schistes, de grès bi­garrés et de coulées basaltiques, boisés de chênes, d'arbousiers, genêts et cistes dans les pen­tes de garrigues.

 A flanc de coteau, les nouveaux arrivants choisissent la butte de MALMONT et s'y installent à proximité d'une source abondante. Ainsi seront protégées les approches de CAS­TRUMÇLARIMONTIS et surveillées les deux voies naturelles d'accès vers l'Ouest, sentiers qui deviendront chemins et aboutiront un jour à BEZlERS, à NARBONNE via CABRIE­RES, ROUJAN,NEFFIES et l'autre vers CASTRES via MOUREZE, le SALAGOU, BEDARIEUX, ST-PONS.

 La source du camp des légionnaires coule encore. C'est la source bien connue de SAlNTE-CECILE toujours à l'ombre de son platane au bord du vieux chemin de Notre Dame du PEYROU à MOUREZE.

 Face au camp de MALMONT, dans le ciel, les soldats ont remarqué l'aiguille isolée : le pic de VISSOU. Et les nouveaux arrivés en ayant escaladé les rochers découvriront la carte merveilleuse qui leur livre les quatre horizons cardinaux. Quels rêves ! L’œil atteint le VENTOUX et les ALPES, LES CEVENNES, LE CANIGOU et les PYRENEÈS ; et tout le chapelet des ETANGS et du GOLFE,du RHONE à NARBONNE, MAGUELONNE,AGDE .

 A leurs pieds, entre les masses allongées du SAINT-JEAN et du volcan éteint de FONT-d'ARQUES, quelques fumées, quelques échos sortent des huttes rustiques et des capitelles de pierre où de paisibles Gaulois Volsques vivent de chasse ou du maigre produit de petits troupeaux de chèvres et moutons.

 Mais la garnison de MALMONT a ses problèmes d'intendance. Les consignes de ROME sont impératives : la troupe doit assurer elle-même sur place son ravitaillement et faire valoir la région qu'elle occupe.

 Soldats et paisibles Gaulois se mettent rapidement d'accord, car dans ce vallon de la DOURBIE les sources sont nombreuses, la terre fertile, le bois de chêne vert abondant.

 On défriche, on sème, et, la saison venue, on récolte ensemble seigle, orge, pois-chiches et légumes.

 Suivent plants de fruitiers, d'oliviers et ceps de vigne que les premiers colons civils romains implantés dans la région ont amenés dans leurs bagages.

 Voilà donc, très vite, de l'huile, de la farine, du vin, pendant que femmes et enfants, de jour en jour multipliés dans la vallée, s'affairent à surveiller troupeaux de chèvres et brebis, façonnent les petits fromages «tome», «peyral» et que les fileuses de laine s'affairent à préparer les toisons pour en faire tuniques et couvertures.

 La laine, déjà, est un élément important à cette époque gallo-romaine dans la vallée de la DOURBIE, comme dans tout le Lodévois d'ailleurs, et les troupeaux de bêtes, moutons, brebis, agneaux se multiplient, trouvant dans les pâtures des collines un climat favorable.

 

AU MATIN DU PREMIER RASSEMBLEMENT

 

Il est déjà relégué dans les souvenirs, le petit camp militaire de la butte de MALMONT. Ses occupants, de même que les colons venus d'outre-ALPES occupent maintenant de vérita­bles petites maisons (mas) dispersées dans le vallon ou déjà groupées au bord de la DOURBIE, autour d'une «vil/a» de plan romain, mais certainement encore rustique

Et rien d'étonnant alors qu'une charte datée de 1161 fasse état des droits et redevances dues à Pierre de PASQUIERES, évêque de LODEVE, par les habitants «du lieu-dit vil/a noveta sisau bord de la DOURBIE», (Gallia Christiana, tome VI, lnst.c. 194)

Rayonnement à l'ère chrétienne, métairies sur les collines et au bord de la rivière pour accueillir les familles dont le nombre augmente. de décades en siècles, et qui installent un, puis plusieurs moulins au fil de l'eau, perfectionnant la canalisation du courant en détour­nant en partie la rivière par des barrages et des bassins de réserve (des tines) d'où la chute actionne meules ou maillets, selon qu'il s'agit de moulins à grains ou de moulins à foulons ces derniers servant à dégraisser et feutrer les étoffes de laine tissées dans le pays, et que l'eau de la DOURBIE adoucit.

Combien furent précieux les conseils éclairés des moines des abbayes d'alentour pour perfectionner l'habitat et améliorer la vie des habitants de VI LLANOUVETTA.

L'architecture des mas et des moulins de la vallée devient très tôt inspirée d'un plan caractéristique et répété qui dénote une science évidente de la part du maitre-d'oeuvre, même lorsque l'exécution par les artisans maçons a été maladroite : murs épais en gros moel­lons liés à la chaux et au sable, surmontés de voûtes romanes trapues. Parfois, si le moulin ou le logis est important, deux voûtes sont croisées ou mises en parallèle, et le sol pavé de gros galets en «calade» pour éviter l'invasion des rats. Le corps principal du bâtiment est flanqué d'appentis - les Compois disent : de membres pour le pigeonnier, l'écurie de l'âne ou du mulet, le rangement des jarres d'huile et des tonneaux de vin, souvent mitoyens des lapins et des poules.

Adossé au corps principal, un escalier extérieur en grosses lauzes de pierre conduit à l'étage mansardé sous une charpente à couverture de tuiles romanes.

Le carrelage de l'étage, les tuiles du toit, sont en terre cuite régionale (SAINT JEAN de F0S souvent) Les faîtages, les attributs d'ornement des pignons sont souvent vernissés pour «chasser les mauvais esprits, sinon la foudre» (dit la croyance populaire).

De terre cuite aussi sont les bols, écuelles, plats, toupins, terrailles, pots et cruches ran­gés autour du gros évier taillé en monobloc dans le grès dur, ou sur les meubles rustiques en bois fruitier.

L'étage comprend une grande pièce principale sur laquelle débouchent alcôves et ré­duits abrités servant de chambres.

Mais dans cette pièce principale, l’œil est tout de suite attiré par la présence aux meilleures places du métier à tisser la laine tandis qu'auprès de la cheminée à grande hotte et sur le bord de l'âtre placé très près du sol on retrouve le rouet et sa quenouille avec son jeu de peignes à carder.

Hommes, enfants, aïeules se partagent le soin de carder, filer, tisser la laine. Il est no­toire, et ce sans préjudice de toutes les autres activités agricoles et forestières que, dès le moyen-âge, les étoffes, le fil, de la vallée de la DOURBIE et de VILLENOUVETTE ont été renommés pour leur qualité et faisaient prime sur les foires et marchés régionaux de PEZE­NAS, LODEVE, MONTPELLIER, RODEZ, BEAUCAIRE et bien au-delà .

Dons du ciel ? Qualité de l'eau de la rivière ? Les deux explications sont certainement valables, puisque la suite des événements l'a confirmé.

Il arrive parfois que l'eau de la DOURBIE joue cependant quelques mauvais tours, pour rappeler aux habitants de VILLENOUVETTE son rôle majeur. Périodiquement - et surtout lorsque beaucoup de moutons et de chèvres auront aidé les habitants à déboiser les collines -les orages imprévus produisent de fortes montées d'eau et crues brutales qui emportent tout ou partie d'un barrage, d'un béal, voire un pan de mur de moulin et même un imprudent trop empressé à sauver son bien.

 Alors ce sont cris et lamentations de femmes et d'enfants ; jurons des hommes ! et des «pécaire, moun Diou, po'bre dé nous».

 Le lendemain du désastre, l'eau s'étant retirée, le soleil revenu, le meunier, le foulonnier- les écrits d'archives nous apprennent qu'ils se nomment déjà IMBERT, ISSERT, MAISTRE, POUJOL, ROUAUD, aidé de voisins, se met à l'ouvrage, répare les dégâts du moulin, du logis, et le soir venu, par le chemin des meuniers (qui existe encore de nos jours), BEDOS retourne à la métairie de LA BAUME, JOLY rejoint ses moutons à MALMONT.

 Dans la grande salle, fileuses, tisserands reprennent leur tâche simplement, et confiants en l'avenir parce qu'ils ont conscience de faire bien ce qu'ils font, sans s'occuper de ce que pensent les autres, «les voisins»

 Les autres? Ceux de CLERMONT, de NEBIAN, de MOUREZE, de CABRIERESéton­nés de ce qui se passe dans la vallée de la Dourbie, attirés malgré eux par la réussite des gens de VI LLENOUVETTE, répertoriés dans les Compois..

 Faisant valoir, qui un droit, qui un dû, qui une tutelle, qui une vassalité, l’Evêque de LODEVE, le COMMANDEUR de SAINT JEAN de Jérusalem installé à NEBIAN et à la TOUR, les Prieurs, les Chapelains de MOUREZE, de SAINT-PIERRE d'ESCOURBIAC, de SAINT-JEAN de LESTINCLIERES, de Notre Dame du PEYROU viennent quêter, deman­der, réclamer, exiger, prendre une part en échange d'une protection plus ou moins sûre ou réelle. Et bien entendu les GUI LHEM de CLERMONT si puissants.

 La liste est longue de toutes ces dames, lods, péages, rentes, censives saisonnières, annuelles, imprévues, exceptionnelles, soigneusement justifiées sur parchemins.

C'est en déchiffrant ces grimoires qu'on arrive à distinguer peu à peu les contours géographiques du territoire de VILLENOUVETTE resté imbriqué administrativement pendant de longs siècles dans les Communautés limitrophes de CLERMONT, NEB IAN, MOUREZE, CABRIERES.

 Il faut vraiment que le ciel ait été clément et instruit de l'avenir pour avoir conservé à ce terroir une personnalité et une vie à lui.

 Quand le métayer de MALMONT, le meunier du MOULIN-BAS vont porter au Prieur de MOUREZE ou au SEIGNEUR de CLERMONT agneaux, sac de pois chiches, lièvres et perdrix ou trois fois quinze sols inscrits au Compois, c'est bien entendu un gros ennui pour le manant. Mais à ses yeux peu de chose cependant par comparaison avec es souvenirs tra­giques gravés dans les mémoires et qui hantent les veillées.

 Car furent les premiers temps des GOTHS, puis des FRANCS, des ANGLAIS, et toutes les intrusions et bandes de ravageurs venus du Nord, de l'Est, de l'Ouest et qui à travers la vallée ont exigé, rançonné, pillé. C'est le temps des guerres : civiles, étrangères, religieuses, l'époque ancienne où le massacré, égorgé ou violé, n'avait pas pu recevoir de sépulture décente. Ceux qui survivaient signalaient par un cyprès planté contre le seuil du logis, la mémoire du disparu. Tout comme les crécelles signalent l'arrivée du lépreux.

 Et aussi la coutume des croix Au fronton des portes de logis : croix blanches peintes à la chaux pour affirmer les professions de foi, cimetières séparés des religions : LA JASSE, le CHAMP DES TOMBES figurent toujours au cadastre actuel  et distinguent à jamais lépreux, papistes et huguenots.

 Et plus tard d'autres croix encore : Croix de Bois de 14-18, et croix de Lorraine…

 Tout est écrit pour que ces souvenirs demeurent à VILLENEUVETTE : plaques de marbre aux noms gravés, De même, l'on peut lire dans les registres de la paroisse de MOU­REZE le récit de la conversion, en la chapelle de VILLENEUVE-lez-CLERMONT, des sieurs André TAILHADES, David PECLI ES, Jean ROUDOR revenus à la religion catholique. Dans cette même chapelle, Demoiselle Anne de LATTES, femme de Laurent LEMEUX «teneur en écritures en la Manufacture» fait volontairement abjuration de l'hérésie de Calvin. Le dit LEMEUX ayant déjà fait de même l'année précédente entre les mains de l'évêque de NIMES.

         L'époque aussi où le citoyen Denis GAYRAUD doit faire «remise d'un calice avec, la patène, d'un soleil et d'un ciboire, le tout en argent et provenant de la ci-devant église de VILLENEUVE. Ont signé : MARQUEZ, FABRE, PUE L, tous trois administrateurs du district de LODEVE, et cela est daté du «23 Floréal et de l'An Second de la République Une et Indivisible».

 

 

VERS L'INDEPENDANCE

 

Au temps du Moyen-Age, VILLENOUVETTE subissait la double charge des juridic­tions religieuse et civile. Que d'hésitations et complications aux moindres incidents et chica­nes  Faut-il faire appel au Prieur de MOUREZE délégué de l'évêque de Lodève, ou au Procureur Juridictionnel qui représente le Viguier de CLERMONT ?

 Au fil des ans, des chartes successives règlent peu à peu la vie communautaire dans la vallée de la Dourbie et à VILLENOUVETTE, comme ailleurs.

 Au fur et à mesure que passent les années et que la vie économique se développe à CLERMONT et dans le Lodévois, les Consuls des localités et les responsables en titre délégués ou élus précisent en détail les obligations, les privilèges, les droits des artisans, des meu­niers, tisserands, foulonniers, apprentis, des fileuses de laine et naturellement des marchands acheteurs et vendeurs

 Apparaissent les «fabricants de drap» patentés de CLERMONT, de LODEVE, déjà en relation avec les tenants des «foires» locales et régionales.

 Comme il faut de l'ordre - disons des rentrées de taxes et de recettes et des impôts - une charte des évêques de Lodève datée de 1 212 réglemente - et taxe - la fabrication et le négoce des draps et des étoffes.

 Dès 1341, les GUILHEM de CLE RMONT, sur demande de leurs consuls de la ville, pres­crivent l'apposition de marques d'origine sur «les étoffes de laine fabriquées sur le territoire du comté». Protection de la renommée du produit et lutte contre la concurrence.

 Le roi FRANCOIS 1 er ayant signé avec le Grand Turc un traité dit «des Capitulations», voilà ouverte la porte de l'Orient et facilité le commerce d'exportation outre-mer, et cela permet à un marchand drapier établi à Marseille - bien qu'originaire de CLERMONT - et qui fréquente la foire de BEAUCAIRE de venir s'approvisionner de drap londrin fin en prove­nance de VILLENOUVETTE - (cela se passa en 1534) - et de l'expédier outre-mer.

 Dès le 16ème siècle, dans les logis et moulins de la vallée de la DOURBI E, comme d'ail­leurs dans tout le Lodévois et Clermontais, nombreux sont les ouvriers, femmes et enfants qui s'activent de l'aube à la nuit à carder la laine pour en ouvrir les mèches, et préparer leur travail aux fileurs et aux fileuses qui feront tourner les «rouets» donnant leur matière aux tisserands. Parfois la nappe de laine cardée, au lieu d'être filée sera mise en forme et livrée à la corporation des chapeliers (la rue des Calquières à Clermont fabriquait plus de trois mille douzaines de couvre-chefs à large bord chaque année - chapeaux de feutre de laine très re­cherchés à cette époque ).

 Artisans tisserands, foulonniers, cardeurs de laine, teinturiers, apprêteurs, exploitent dé­jà en commun de véritables petits ateliers installés dans les moulins, et au village, et, on les appelait dès cette époque des «facturiers de draps et étoffes».

 Au moulin de VILLENOUVETTE est installé «un magasin d'alchimie» et de teinture qui sert à fabriquer le savon utilisé pour laver laines et étoffes, et pour préparer extraits et liqueurs (suivant des secrets transmis de père en fils, assure-t-on !)

 Eprouvettes, cornues, pilons et mortiers; cuviers, bacs, chaudrons, en bois, en grès, en verre, en cuivre, fer, étain, servent à tour de rôle. On y écrase, mêle, chauffe, cuit, mijote les ingrédients suifs et cendres de bois, brassées de feuilles, de tiges ou de racines : gaude, pas­tel, garance, indigo venu des «ISLES», gâles de chênes, écorces de châtaignier, de grenades, cochenilles (insectes pilés en provenance d'Espagne) et des mélanges d'esprit de sel, de vitriol, d'alun ou de tartre de vin, et, surtout, de l'urine humaine absolument indispensable pour fournir de l'ammoniaque. Le maître teinturier obtient alors toutes les gammes de bleu, de rouge, vert, brun, jaune, noir, gris, et le célèbre «escarlate» appris des Andalous (qui récoltaient la cochenille sur leurs orangers) et les facturiers de VILLENOUVETTE pouvaient alors expédier aux marchands de BEAUCAIRE et de MARSEILLE les inimitables draps «mahon» ou «londrins» aux coloris évocateurs : cramoisin, vert dragon,  caramélé, tourterelle..

Ces étoffes de laine aux couleurs vives ou tendres, les Maures de Barbarie se les dispu­tent. Dès ce seizième siècle, les draps du foulonnier André MAISTRE et du tisserand ISSERT feront route vers JAFFA, ALEXANDRIE ou TUNIS. Les notables d'ALGER, de SALE y tailleront des gilets, des caftans et burnous ou des tuniques pour leurs favorites dans les harems, ou pour se pavaner au grand soleil.

Et nous voici en 1661. Voilà de nombreuses années que les petits ateliers (on dit déjà des «manufactures» car on y travaille beaucoup avec les mains et encore très peu avec des machines - rustiques-) fonctionnent à VILLENOUVETTE, à CLERMONT, à LODEVE, à ST-CHINIAN, à CARCASSONNE, dans l'Aude, fournis en laine du Languedoc, du Berry, du Massif Central et même d'Espagne.

Le vrai règne de LOUIS XIV vient de commencer avec la mort de MAZARIN, la disgrâce de FOUQUET et l'étoile montante de COLBERT. COLBERT, Surintendant Général des Finances, ayant la haute main sur les principaux ministères et supervisant les rapports économiques qui arrivent des provinces. COLBERT, fils d'un marchand drapier de Reims et pour qui l'exportation des draps de LODEVE et de VI LLENOUVETTE présente un intérêt commercial évident, à l'heure où il prépare ses plans en tous essors. A la même heure, LOUVOIS, ministre de la guerre, soucieux de mettre sur pied des armées fortes et disciplinées, LOUVOIS décide de doter les troupes royales d'uniformes habits de laine en droguet blanc à parements de couleur suivant les armes (tel est l'édit royal).

Conjonction de circonstances heureuses :

Des chargés de mission sont dépêchés par COLBERT dans toutes les régions et les provinces pour faire le bilan des ressources et préparer les plans d'expansion du commerce de la FRANCE.

C'est à cette heure qu'est née dans l'esprit de COLBERT l'idée des Manufactures Royales destinées à servir de pilotes et de guides aux industries et commerces du royaume :

Manufacture de Glaces et Verre de SAINT-GOBAI N, Manufacture de Tapisseries des GOBELINS, Manufacture  des Salines, Manufacture d'Armes devenues arsenaux, et Manufactures de textiles de Flandre, de Normandie et du Languedoc.

Pour parvenir à ces buts, il est prévu davantage de routes, de canaux, de ports,. La mise en train des plans de COLBERT provoque dans tout le royaume une agitation, une émula­tion, intenses.

En Languedoc, à CLERMONT, à VILLENOUVETTE, on commente les événements, on  se renseigne auprès des Intendants de la province à Montpellier.

Oui, c'est exact il va falloir beaucoup de drap pour habiller les soldats du Roi.

Et c'est alors qu'un des facturiers de drap de CLERMONT, (il se nomme Pierre BAYLE) qui fait travailler les ateliers de

 VI LLENOUVETTE et en connaît bien la valeur profes­sionnelle, prend l'initiative de regrouper les artisans, intéresse les uns et rachète les biens des autres, passe des contrats de façonnage et prend ainsi la tête et la direction de la Manufacture de

VI LLENOUVETTE, qui devient fournisseur des armées en uniformes.

Pendant plus de dix ans, BAYLE, avec un grand esprit d'organisation, ne cesse d'améliorer les activités de la fabrique, constitue des provisions et stocks de laines toujours plus considérables, va recruter au loin et même à l'étranger des contre-maîtres, des facturiers, à «ELBEUF, à SEMUR, en FLANDRE et même en HOLLANDE» éléments nouveaux qui livrent à VILLENOUVETTE leurs procédés et même leurs «secrets» et mettent les draps ainsi réalisés à la pointe du progrès de l'époque.

Pour loger les nouveaux venus et la population qui augmente et pour emmagasiner les laines, les marchandises qui sans cesse augmentent en poids et en volume, pour abriter les machines de cardes et les métiers à filer et à tisser, BAYLE se lance dans un gros programme de travaux et de constructions qui regroupe la manufacture dans le village, les moulins continuant leurs activités à l'entour.

VI LLENOUVETTE change de silhouette. Comme il faut de plus en plus d'eau, BAYLE fait creuser le grand bassin du Vivier alimenté par un barrage établi mille cannes en amont du moulin à foulons, au confluent de la rivière avec son petit affluent le ruisseau de l'AGASSOU (traduisez le ruisseau de la PIE).

Comme il faut de l'eau potable pour les habitants, en 1670, BAYLE fait capter la grosse source qui sourd de la montagne de Mougnio, sur la rive droite de la Dourbie, et construit l'aqueduc qui enjambe la rivière. Voilà le Pont de l'Amour et les légendes qui l'accompa­gnent. Désormais les jours de liesse, les amoureux et fiancés pourront, main dans la main, traverser la rivière vue de haut, sur le chemin étroit de l'aqueduc et assurer leurs sentiments à la mesure de leur équilibre conservé !

Un peu plus tard, l'eau du Pont de l'Amour sera canalisée et amenée jusqu'à la place cen­trale du village, et sera créée alors par CASTANE d'AURlAC, successeur de BAYLE, la fon­taine des Griffons communément nommée les Griffes.

Les tisserands travaillent dans les nouveaux logis. Ils sont désormais plus de trente dans le village. Pour nourrir son monde, BAYLE a fait bâtir un magasin à épices, une boucherie, construire un four banal (dont les vestiges demeurent encore et qui s'ajoutent aux fours dé­jà existant dans plusieurs logis et moulins), une auberge, et la petite chapelle primitive est désormais restaurée et régulièrement desservie par un vicaire de MOUREZE (la liste des des­servants a pu être reconstituée grâce au registre des paroisses).

Hélas, BAYLE a trop présumé de ses forces, et malgré sa volonté et ses capacités recon­nues à mener à bien son entreprise, le sort et les circonstances économiques de l'heure lui seront défavorables. Les marchands de PEZENAS, de BEAUCAIRE, de MARSEILLE, les munitionnaires militaires lui font défaut, les créances se trouvent bloquées outre-mer par la pi­raterie et l'insécurité maritime. Il a dû emprunter, puis rechercher des taux usuraires trop lourds et fatalement arrive le jour où ses traites demeurant impayées, ses créanciers, devenus intraitables, l'assignent devant les juges.

Les Tribunaux rendent leur sentence : le prêteur André POUGET reçoit la totalité de la MANUFACTURE de VILLENOUVETTE avec tous ses métiers, ses chaudières, ses terrains et toutes ses dépendances. C'en est fini pour le malheureux BAYLE.

Nous sommes en 1676. André POUGET est greffier en chef de la Cour des Aides de Montpellier, Fermier des Gabelles. (Il est le petit-fils de POUGET, aubergiste (hôte) à l'en­seigne du Paon ,près du portail de Lattes à MONTPELLIER dont on parle déjà en 1544).

André POUGET est l'époux d'Anne de SPROU, et son fils, Honoré de POUGET, à son tour deviendra maître de VILLENOUVETTE en 1703.

     André POUGET, fermier des Gabelles n'est ni marchand ni fabricant de drap, et ses goûts le portent vers l'argent et les combinaisons. De par sa situation, il est très au courant de tout ce qui se dit, se prépare ou se fait en haut lieu. Aussi est-ce pour lui un jeu très facile que d'avoir connaissance du gros rapport que le sieur de DAGUESSEAU, Intendant Général de Justice, Police et Finances du Languedoc vient d'établir sur la situation de la province à l'intention du ministre COLBERT. Quelle satisfaction pour POUGET d'y lire : «. . . Les meilleurs draps sont ceux de LODEVE, CLERMONT, VILLENOUVETTE dont on habille les troupes, et aussi ceux que l'on vend dans toutes les provinces et les pays lointains.

Que voilà bien un certificat favorable et qui arrive à son heure !!

Et arguant de son désir d'aider à promouvoir le commerce en Languedoc, (ce qui n'em­pêche pas les spéculations privées, fort prisées à cette époque) POUGET adresse supplique au ROI et sollicite l'appui officiel de COLBERT, cependant que, poussant ses pions et mi­sant sur tous les tableaux, il réunit ses amis pour les inciter à souscrire au capital de la nouvelle Compagnie qu'il fonde pour renflouer ses finances à VILLENOUVETTE.

Gédéon BRUTEL banquier lyonnais, de concert avec François COSTE et Samuel FOURNIER souscrivent ensemble 30.000 Livres. Philibert BON premier président à la Cour des Comptes, Tristan PASTOUREL receveur des tailles du diocèse de Béziers versent chacun 15.000 livres. Pierre VERDURON viguier général de la Sénéchaussée de Montpellier :10.000 livres. Pierre BARTHE, intéressé dans la Ferme générale des Gabelles du Languedoc, s'entend avec le banquier marseillais Claude GERANI pour porter 21.000 livres à la Compagnie. Et ce n'est pas terminé car d'autres personnages veulent aussi participer à l'affaire : BORREL Conseiller à la Cour pour 30.000 livres, Jean PHILIP seigneur et baron de Corcone et Saint-Clément pour 6000 livres, et le marquis Louis Pierre de PENAUTIER, Receveur Général du Clergé de France, trésorier de la Bourse des Etats du Languedoc, souscrit pour 20.400 livres. Voilà le problème financier réglé.

En la Manufacture, la vie de labeur se poursuit grâce à la compétence et à la conscience professionnelle des directeurs, contre-maîtres, artisans et apprentis, hommes et femmes Jac­ques ISSERT, Pierre ASTRUC, Pierre de RUSTIN de BERTHELET, Fulcran DUFFOUR, Guillaume MAISTRE, Gabriel PELLETAN, Jeanne ARNIACO et tant d'autres - ils sont plus de trois cents - occupés au long du jour à tisser, filer, teindre, foulonner ou à rentrer les ré­coltes et moudre le grain qui fait vivre la vallée de la Dourbie à VILLENOUVETTE.

 

 

LES GRANDES HEURES

La récompense de tant de peines et d'espoirs arrive enfin:

Le 20 juillet de l'an de grâce 1677, par une journée éclatante de soleil, la cloche de la chapelle de la manufacture sonne et annonce la grande nouvelle

Le sceau fleurdelisé est apposé au bas du parchemin de l'Edit Royal : désormais VILLENOUVETTE devient:

 MANUFACTURE ROYALE de VILLENEUVE lez CLERMONT et communauté indépendante et privilégiée.

Ses droits et ses mérites sont reconnus. CLERMONT, NEB IAN, MOUREZE, CABRIERES, toute la province du Languedoc doivent s'incliner devant le «Bon Plaisir» du Roi. Non sans chicanes bien sûr !

Les petits ateliers primitifs créés par BAYLE sont déjà distingués - ils le sont encore de nos jours- sous l'appellation de «MANUFACTURE VIEILLE» car POUGET construit, et développe ses spéculations dans sa nouvelle résidence.

La sollicitude royale ne se limite pas aux seuls parchemins octroyés en 1677, et au fil des années suivantes rentes et primes confortables en espèces sonnantes et trébuchantes, tombent dans l'escarcelle d'André POUGET et de son principal associé ASTRUC, son ancien compère à la Cour des Aides de Montpellier.

Mégalomanie, goût du grandiose, facilité, la manufacture en fait les frais et des critiques ne manquent pas pour reprocher une gestion hasardeuse. La comptabilité doit bientôt recon­naître que plus de 1.800.000 livres (et il s'agit bien de livres-Or de cette époque) ont été en­gagées. Dissoudre la Compagnie devient impératif. Dès 1703, Honoré POUGET - fils d'André - Conseiller Secrétaire du Roi, Contrôleur en la chancellerie de Montpellier devient principal actionnaire et finalement propriétaire unique de la Manufacture Royale.

Pour un temps seulement. Car dès 1720 Honoré POUGET, n'ayant pu résoudre ses pro­blèmes, recherche un acquéreur pour VILLENEUVETTE.

Providentiellement, un acheteur se présente. Qui est cet homme ? Guillaume CASTANIER, dit CASTANIER ou CASTANIER: d'AURIAC, marquis de SAISSAC, né à Carcasson­ne demeurant en son hôtel particulier à Paris, Premier Président au Grand Conseil, familier de la Cour, spéculateur heureux ayant acquis une fortune considérable dans les agiotages et en particulier ceux de la rue Quincampoix. Il a eu le flair de vendre ses actions de Louisiane au plus haut cours juste avant la débâcle du banquier LAW. Toujours prudent et heureux dans ses calculs, CASTANIER investit ses gains en terres et en châteaux un peu en toutes régions de France. Par spéculation, il vient d'acheter la manufacture de VILLENEUVE, et voilà qu'il apprend que le château de CLERMONT est à vendre ! Qu'à cela ne tienne  CASTANIER l'achète aussi et le voilà désormais comte de CLERMONT. Titre qu'il ajoute à ses di­gnités grâce à une circonstance exceptionnelle : en 1715 la dynastie des GUILHEM de CLERMONT vient de s'éteindre par suite de la mort prématurée de la jeune CONSTANCE de GUILHEM, petite-fille du duc de Luynes, et dernière descendante de la lignée de GUILHEM de CLERMONT.

Et CASTANIER d'AURIAC, Comte de CLERMONT, Marquis de SAISSAC fait de la Manufacture royale son nouveau caprice et sa résidence secondaire.

Dépouillant de pierres son château de CLERMONT, il les transporte à VILLENEUVETTE pour y réaliser un vaste programme d'embellissements et d'agrément : jardin anglais, jardins à la française avec bosquets boisés, escaliers monumentaux, rocailles, buffet d'eau (Le «Grand Guillaume» existe toujours, classé monument historique avec le Grand Portail), glacière (elle existe toujours à gauche de l'entrée du grand portail).

 Vient le jour où CATHERINE, sa fille, épouse le Marquis de POULPRY, chevalier de l'Ordre de Saint-Louis, Lieutenant Général des Armées du Roi. Alors CASTANIER dépose la Manufacture Royale dans la corbeille de noces à titre de dot, et ce geste accompli laisse à son gendre et sa fille le soin de veiller aux destinées des fileurs et tisserands.

 Heureusement pour eux, Monsieur de LAPORTERIE de ROQUECOURBE, le directeur en poste, est un homme compétent et avisé qui sait défendre les intérêts de ses mandants. Par ordonnance des Etats du Languedoc en date du 28 Août 1729 la Manufacture de VILLENEUVE obtient privilège de faire carder et filer la laine à NEBIAN, PERET, LEZIGNAN ­la-CEBE, CAUX, ADISSAN, ST ANDRE de SANGONIS, ST-JEAN de FOS, MONTPEY-ROUX, ASPIRAN, POUZOLLES, ANIANE, GIGNAC!

 Malgré ce, la marquise de POULPRY, dès 1768, décide de vendre la totalité de son vil­lage ! Et c'est Raymond RONZIER, négociant drapier à CLERMONT, qui se porte acqué­reur. En 1788, André de CHAMBERT de SAINT-MARTIN de FANJEAUX (Aude) succède à son beau-père, car Pierre-Gabriel RONZIER, fils de Raymond, vient de partir pour les Amériques I Une tombe, une plaque gravée au cimetière de VALLOMBREUSE près du MAS de ROUJOU relate les péripéties de la vie des RONZIER à cette époque et plus tard.

 Viennent alors de dures années et de tristes épreuves pour la FRANCE et la Manufactu­re. Misère, disette, craintes multiples et avatars que les tisserands de VILLENEUVE suppor­tent avec courage. Un jour de 1793, un sans-culotte anonyme, en mal d'héroïsme et jaloux d'histoire, se hissera sur le sommet du grand Portail, pour en marteler l'inscription «MANUFACTURE ROYALE» et mutiler le cartouche décoratif. Ainsi s'achève une époque, mais non la vie.

 Le 23 janvier 1793 Denis GAYRAUD, l'un des directeurs associés qui réside à VILLENEUVE se trouve par suite des circonstances amené à racheter Sa part à RONZIER et à sa famille. Du même jour, il devient propriétaire responsable-, célibataire, ce vieux garçon origi­nal habite le petit pavillon isolé à l'angle nord-ouest du village, sur le bord ombragé du plan d'eau du VIVIER dans lequel évoluent paresseusement les grosses carpes centenaires indiffé­rentes aux événements.

 En 1795 GAYRAUD, aidé de son beau-frère BEAUMES, plante l'allée de platanes qui complète la perspective sur le Grand Portail de la Manufacture. Par décret administratif, VILLENEUVE lez CLERMONT devient VILLENEUVETTE en 1803 et prend le titre de commune dans le département nouveau de I'Hérault.

 Malgré l'instauration du Consulat, la situation locale est demeurée précaire et la manu­facture à beaucoup de peine à survivre.

 Circonstance aggravante, Denis GAYRAUD meurt en cette année 1803, laissant ses biens à ses trois nièces, les filles de sa Sœur Madame BEAUMES.

 L'une des héritières, Marianne BEAUMES a épousé Joseph MAISTRE l'année précé­dente. Joseph MAISTRE est fabricant, négociant en draps à CLERMONT.

L'espoir renaît chez les tisserands de la Manufacture de Villeneuvette. Ils ont raison de croire en leur destin. Joseph MAISTRE reprend la lutte, aidé de ses fils. Cinq générations se transmettront le flambeau, ayant pour devise «Nos ouvriers et nous formons la même famille».

Mais les événements sont cruels : un jour de 1955 le bourdonnement familier des mé­tiers cessera dans la vallée de la Dourbie.

 La Manufacture Royale devient un souvenir, mais la vie continue et VILLENEUVETTE renaît, ouverte sur l'Avenir.

 

Le Moulin-Bas

Juin 1978

 

GEORGES MAISTRE (descendant de la famille Maistre)

BULLETIN  11 DU GROUPE DE RECHERCHE ET D’ETUDE DU CLERMONTAIS 1978.

             SUITE VILLENEUVETTE

RETOUR

ACCUEIL